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Recherche des preuves contre Hissein Habré : Un officier de l’armée française met les futurs enquêteurs en garde contre le mélange des charniers au Tchad

Publié par Ndouné sur 6 Août 2013, 16:54pm

Catégories : #Justice

Depuis que la fameuse procédure pour « crimes de guerre, crimes contre l’humanité, tortures, assassinats, etc. » a brutalement été engagée par l’Etat du Sénégal  - sous l’instigation du ministre Padaré - à l’encontre de l‘ex président Hissein Habré, c’est toute l’Afrique – et bien évidemment le monde entier – qui attend de voir et d’apprécier ces « preuves » de massacres en masse attribués à l’ancien homme fort de N’Djamena. A cet effet, une commission spéciale du parquet de Dakar flanquée de militants de Human Rights Watch se prépare à quitter le pays de Macky Sall pour se rendre au Tchad afin de tourner et retourner déserts et terrains vagues dans tous les sens à la recherche de ces fosses communes  qui, pour l’accusation, sont attendues comme des preuves irréfutables. Mais pendant qu’on en est là, ne voilà-t-il pas qu’une voix à tout le moins stridente est venue doucher l’enthousiasme des chasseurs de charniers ? En effet, la déclaration – sous forme de mise en garde -   d’un officier de l’Armée française qui a vécu en temps réel plusieurs guerres au Tchad révèle, contre toute attente au grand public, ce qui est connu, mais que beaucoup de connaisseurs de l’Histoire du Tchad semblent oublier : Que s’il  existe effectivement dans ce pays un nombre incalculable  de charniers datant  des quarante dernières années, ceux-ci se ressemblent certes, mais n’ont pas tous la même nature. Selon les explications de ce militaire européen, ces charniers appartiennent indubitablement à des époques distinctes, et ont par conséquent été creusées dans des circonstances bien particulières. Donc gare à l’amalgame des charniers.

Du coup, les preuves par les charniers tant attendues devant la justice sénégalaise contre Hissein Habré commencent à perdre d’entrée de jeu leur caractère trop vite présumé de… preuves absolues !

 

EMMIR----les-equipes-medicales-et-chirurgicales-a-Kousse.jpg« Il faut faire attention à l’exploitation abusive des charniers autour de N’Djamena et sur tout le reste du territoire tchadien. Le Tchad n’est pas le Rwanda. Dire que les corps que l’on découvrirait dans des fosses communes trouvées çà et là seraient ceux de prisonniers de guerre ou de civils exécutés pour des raisons politiques, relèverait d’une affirmation gratuite sans preuves formelles mais surtout d’une ignorance totale de l’histoire récente du Tchad. » : Voilà la tonitruante et non moins ahurissante affirmation que vient de clamer haut et fort dans les médias un officier de l’armée française  aujourd’hui en retraite, mais qui a eu le privilège d‘avoir effectué deux très édifiants séjours au Tchad à des moments particulièrement chauds de l’Histoire de ce pays qui, il faut le déplorer, a connu une multitude de cycles de violences depuis son accession à l’indépendance en 1960.

Ce militaire français, c’est le commandant médecin Marc Florent, qui a fait partie de deux importantes missions humanitaires au Tchad au plus fort de deux sanglants conflits. Deux expéditions au cours desquelles il a vu et comptabilisé  des dizaines de charniers creusés et emplis un peu partout à la va vite pour enfouir pêle-mêle des milliers de combattants et de civils victimes des affrontements militaires ou de leurs.

Et cet avertissement est spécifiquement adressé au sieur Reed Brody, membre de« Human Right Watch » dont l’activisme particulièrement zélé dans la recherche de preuves contre Hissein Habré le pousserait, selon le militaire français, à « se livrer à des actes de profanation de tombes dans le seul but d’étoffer son dossier d’accusation. »

Mais comment le français est-il arrivé au Tchad, et comment peut-il être aussi péremptoire ?

Le commandant Marc Florent ne fait aucun mystère du contexte de son premier séjour au Pays de Toumaï :

« Le 12 février 1979, la guerre éclate à N’Djamena. Six à huit mille soldats des Forces Armées Tchadiennes appuyés par des hélicoptères et bombardiers ont pris d’assaut les positions des combattants du Premier ministre Hissein Habré. De violents combats se déroulent dans les quartiers nord et sud de la capitale. Contre toute attente, Hissein Habré et ses quelques cinq cents combattants résistent farouchement et sont en phase même de remporter la bataille de N’Djamena.

Le régime du Général Félix Malloum ne résiste pas et tombe finalement en quelques jours de combat avec l’entrée à N’Djamena des forces armées populaires (FAP) de Goukouni Weddeye, suréquipées avec du matériel neuf notamment des armes lourdes fourni par la Libye du Colonel Kadhafi.

Dans la capitale, précise le militaire français, les blessés parmi les populations civiles affluent par centaines. Les hôpitaux et centres de soins improvisés dans les quartiers sont débordés et les moyens médicaux font défaut, le personnel médical est insuffisant, des bénévoles convertis en aides-soignants assurent les soins légers comme les pansements. »

 Il va sans dire que plusieurs centaines de personnes sont tuées au combat ou par des balles perdues. La majorité de ces victimes sont enterrées dans des fosses communes creusées dans la périphérie de la capitale.

« Quelques mois plus tard, en 1980 continue le commandant médecin, les combats reprennent un peu partout dans ce vaste Tchad sans gouvernement désormais et le 21 mars, c’est la terrible bataille de N’Djamena. La confusion est totale, 10 tendances politico-militaires soutenues par les forces libyennes affrontent les FAN d’Hissein Habré. L’on dénombrera beaucoup de morts et de blessés parmi les soldats et les populations qui subissent les rigueurs de la guerre civile : pas d’eau ni d’électricité, pas de marchés ouverts, pas de boulangeries, pas de pharmacies, etc. La situation humanitaire est alarmante.

C’est alors que le gouvernement français décide de déployer l’EMMIR (Elément Médical Militaire d’Intervention Rapide) à partir du 28 mars 1980. Il est installé à Kousseri, ville frontalière camerounaise sur la rive droite du Chari, faisant face à N’Djamena, la capitale tchadienne.

L’EMMIR est une formation sanitaire de campagne qui dispose d’une capacité hospitalière de 100 lits. Polyvalente, aérotransportable et autonome, elle comporte une cellule de commandement et de soutien (CCS) coiffant 5 cellules techniques (chirurgicale, médicale, hospitalisation, laboratoire et convoyage sanitaire aérien). Les 75 personnes qui la constituent sont désignées à l’avance et prêtes à partir dans les 24 heures après l’ordre d’engagement. C’est dans ce cadre que j’ai été engagé comme Médecin-anesthésiste à l’antenne de Kousseri puis à l’hôpital central de N’Djamena.

Très vite, les équipes médicales et chirurgicales sont débordées bien qu’accomplissant des prouesses. Une antenne chirurgicale est déployée à N’Djamena pour soulager l’EMMIR qui fonctionne au maximum de ses possibilités. L’EMMIR termine sa mission en 1981 mais revient au Tchad quelques années plus tard.

Au cours de ces deux interventions humanitaires au Tchad déchiré par une guerre civile sans précédent, j’ai été témoin de plusieurs faits douloureux mais aussi d’une solidarité humaine exceptionnelle.

D’abord dans la capitale N’Djamena et ses environs où durant les deux batailles de 1979 et 80, il était pratiquement impossible pour les blessés de guerre de rallier les centres hospitaliers qui, non plus, n’étaient épargnés des balles perdues ou des tirs d’obus. Ainsi, faute de soins appropriés, beaucoup de blessés décèdent à domicile et sont enterrés dans la cour même de la concession sinon dans la cour de la mosquée, de l’école ou du terrain de football du quartier. Car, le cimetière se situe à la sortie de la ville et s’y rendre, c’est s’exposer aux tirs des différentes factions militaires qui se partageaient la ville de N’Djamena et s’affrontaient par intermittence.

Les militaires morts dans les champs de bataille sont enterrés dans des fosses communes comme cela se passe un peu partout dans tous les conflits armés de ce genre. La périphérie de la capitale tchadienne présentait beaucoup de charniers. Il est évidemment impossible de distinguer les charniers des différentes factions.

Traduction : Bien malin qui, à ce jour pourrait faire la différence entre les charniers de 1979 et ceux de 1980.

Mais l’officier français enfonce encore plus profondément le clou en ajoutant : « Depuis ces évènements douloureux de 1979-80, la capitale tchadienne a connu deux autres affrontements majeurs en 2006 et 2008 qui ont causé la mort de plusieurs centaines d’autres personnes. Rien qu’en février 2008, après deux jours de combat dans la capitale entre les rebelles de l’UFR venus du Soudan et les forces gouvernementales du Président Idriss Deby Itno, la voirie de N’Djamena, dans son opération de nettoyage, a ramassé officiellement plus de 900 corps dans les rues de la capitale. « Ces morts non identifiés ont été ensevelis dans des fosses communes toujours à la périphérie de la capitale. »

Conclusion du militaire : « Il faut faire attention à l’exploitation abusive de ces charniers autour de N’Djamena et sur tout le reste du territoire tchadien. »

Et de rappeler que le Tchad n’est pas le Rwanda qui n’a connu qu’une seule explosion de violence. Au Tchad où  il sera toujours difficile, voire impossible, de distinguer un charnier d’un autre. Et même, au cas où l’on voudrait s’agripper sur un charnier bien précis, il sera à tout le moins malaisé d’affirmer et de prouver qu’une autre fosse commune décelée deux kilomètres plus loin aurait un rapport avec deux ou trois autres découvertes dans des localités voisines.

D’où la difficulté de pouvoir affirmer que les dépouilles de personnes trouvées dans telle ou telle fosse commune appartiendraient avec exactitude à des prisonniers de guerre ou des civils exécutés pour des raisons politiques.

On comprend donc déjà que ceux qui pensaient exploiter la multitude de charniers que l’on trouve aux quatre coins du Tchad comme des preuves irréfragables contre Hissein Habré viennent de buter sur une difficulté qui transforme en un tour de main les preuves par les charniers en … preuves par l’absurde. Mieux, ce militaire français se déclare prêt à venir témoigner partout où besoin sera.

Par D.D | Ndjamena-matin

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