Pour Jean-François Bayart,directeur de recherche au CNRS Ceri-Sciences-Po, le concept de « bonne gouvernance » a étouffé l’aspiration démocratique, privant l’Afrique des soupapes politiques à même de désamorcer les crisesFORUM :
Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS Ceri-Sciences-Po (1)
«Il ne peut pas y avoir d’État stable en Afrique subsaharienne qui ne repose sur une reconnaissance du politique. Et le politique, c’est l’institutionnalisation du conflit. Or, le concept de gouvernance, qui a émergé depuis une vingtaine d’années, évide toute dimension politique.
Sous couvert de « transparence » et de « régulation », c’est une machine à dépolitiser des problèmes éminemment politiques tels que la souveraineté, l’alternance, la démocratie, l’inégalité sociale et ce qu’on appelle le développement.
À partir des années 1980, au fur et à mesure que s’affirmait en Afrique un mouvement politique en faveur du multipartisme, les bailleurs de fonds occidentaux n’ont voulu entendre parler que de gouvernance, alors qu’il s’agissait bien de revendication démocratique.
La soupape démocratique
Je ne vois pas une seule crise en Afrique subsaharienne qui ne confirme cette règle. Cautionner l’inhibition démocratique et les processus de restauration autoritaire en Afrique a entraîné la perpétuation des situations de conflit.
Ce qui s’est passé au Tchad l’année dernière en est une illustration très claire. La France s’est laissé de nouveau enfermer dans une alternative entre deux mouvements armés et, très directement, a cautionné la liquidation de l’opposition légale qu’elle avait elle-même adoubée quelques mois plus tôt, de pair avec l’Union européenne et les États-Unis.
La gestion des crises africaines montre que l’Europe est obsédée par la stabilité, ou plutôt par l’illusion de la stabilité. Elle a fondamentalement peur du changement et reste inspirée par une vision différentialiste des relations internationales, qui est à mon avis fondamentalement racialiste. Il règne cette idée qu’au fond, « y’a pas bon démocratie » pour l’ Afrique.
Des mouvements sociaux de fond
Je suis frappé de l’inadéquation complète entre cette thématique de la gouvernance et ses produits dérivés (maintien de la paix, transparence…), et les dynamiques profondes des sociétés africaines. L’image que l’on garde de l’Afrique, c’est celle de ses mauvais gouvernants et celle de la misère, de la corruption, de la violence, etc. Cette imagerie est d’une pauvreté absolue.
Depuis vingt, trente ans, les chercheurs en sciences sociales nous parlent d’une autre Afrique, traversée par des mouvements sociaux profonds. Et le premier d’entre eux, c’est l’énorme bouleversement religieux, qui concerne plus le christianisme que l’islam.
Les Églises charismatiques, pentecôtistes et prophétiques nous parlent de la cité. Elles sont porteuses d’une certaine conception de la liberté, du bien et du mal, de l’argent, de la responsabilité individuelle… Or, les mouvements cultuels ont toujours été matrices de politique. La démocratie grecque est née dans l’espace cultuel. La démocratie américaine est née d’une bande de boat people illuminés ressemblant beaucoup à ceux que l’on voit voguer sur la Méditerranée en ce moment.
Il est d’ailleurs notable qu’une grande partie des clandestins recueillis à Lampedusa et aux Canaries soient des chrétiens. Il est impossible de dire quel modèle va se dégager de cette effervescence religieuse. L’Afrique est une énorme fabrique sociale de politique. »
Recueilli par Laurent d'ERSU
(1) L’un de ses ouvrages les plus connus,L’État en Afrique. La politique du ventre, vient d’être réédité par les Éditions Fayard, 439 p., 26 €.
Source: La Croix
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